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2 mars 2016

Imprimer/Print Friendly and PDF Deux chercheurs en anthropologie de l'EHESS ont épluché 21 manuels d'histoire-géographie pour reconstituer la conception de l'immigration proposée aux collégiens français. Leur conclusion : ces ouvrages en relaient une vision positive et rassurante, pour les migrants comme pour les pays d'accueil, loin des drames migratoires actuels et de l'hostilité croissante de la population.
(...)

Dialogue avec un Spectre

Pourtant, tous ne parviennent pas à y croire. L’école de la République construit son discours comme si elle voulait s’adresser à ceux qui doutent, comme si elle cherchait à les convaincre, à répondre à leurs appréhensions, à réfuter leurs arguments. Mais quels sont ces arguments ? Cela n’est pas dit. On ne dit pas non plus qui est l’adversaire dont il faudrait contrer les idées. Ses prises de position ne sont nulle part décrites, jamais affrontées dans un débat contradictoire. L’immigration – déclare un livre scolaire – n’est « ni invasion ni conquête ». Mais qui a dit que l’immigration était une invasion ou une conquête ? Les manuels s’adressent à un interlocuteur innommable. Ils semblent débattre avec un Spectre, argumenter contre un Spectre.
À gauche, les flux migratoires vers l’Europe. À droite, l’offensive des Alliés à partir de la fin de l’année 1942. Tout en déclarant que l’immigration n’est « ni invasion ni conquête », les manuels scolaires font un usage malhabile de la même convention iconographique pour représenter les flux migratoires et les avancées des troupes armées lors de la Seconde Guerre mondiale. Danielle Champigny, Olivier Loubes & Michel Bernier (dir.), Histoire-Géographie 4e, Paris, Nathan, 2002, p. 210 et Martin Ivernel (dir.), Histoire-Géographie 3e, Paris, Hatier, 2003, p. 96, Author provided

Ce n’est qu’à deux reprises, sur des illustrations presque dépourvues de commentaire, que l’on mentionne furtivement le Front national. Il est d’ailleurs étrange que les deux manuels qui en parlent, bien qu’ils soient tous deux publiés après 2010, se réfèrent uniquement au Front national dans les années 1980, donc une trentaine d’années auparavant.

Pourquoi ne pas parler du Front national dans le présent ? Pour ne pas reconnaître que la s’approche désormais de 70 %, alors que le Front national, à l’échelle nationale, ne recueille au maximum que 25 % des voix ? À l’évidence, les manuels suggèrent que la crainte de l’immigration n’existe en France qu’au Front national, et à cause du Front national. On veut se bercer de l’illusion que le Spectre qui hante la société française s’incarne dans un seul parti politique. Par ce subterfuge on pense pouvoir exorciser le mal sans poser les questions difficiles. La société française se doit de rester bienveillante, charitable, irréprochable ; elle doit aimer l’immigration. Le Spectre est un être à part. Le discours des manuels est construit pour répondre à cet adversaire imprécis, pour opposer à son idéologie une idéologie contraire. Est proscrit tout ce qui pourrait s’apparenter, de près ou de loin, aux idées du Spectre, de crainte de « faire son jeu » ou « d’apporter de l’eau à son moulin ». Par conséquent, on aboutit à une représentation idéologiquement épurée, celle de l’immigration bienfaisante, utile, profitable, rassurante, enrichissante. Hélas, le contraire du faux n’est pas nécessairement le vrai.

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